La Mue

La Mue

Je pensais avec un serrement au coeur, que rien n’est plus lent que la véritable naissance d’un homme

Mémoire d’Hadrien de Marguerite Yourcenar

ou comment se défaire de ses fardeaux jusqu’à devenir léger comme une plume.

J’ai observé la mue du papillon lors de l’exposition Butterflies and Blooms. C’est long, laborieux, nécessite beaucoup d’énergie pour ne  serait ce élargir de quelques millimètres l’ouverture libératrice. Il en va de même pour nous, pour se défaire de nos croyances, de nos peurs, il nous faut aussi parfois répéter plusieurs fois les mêmes erreurs, trébucher plusieurs fois au même endroit, avant de comprendre qu’il y a d’autres chemins à emprunter et que la signalétique n’est pas toujours bonne. J’ai très tôt cru qu’il fallait être forte, tout porter à bout de bras, sans doute l’héritage (malgré moi)du féminisme des années 70 ou j’ai du trop regarder Wonder Woman quand j’étais petite…sauf que de derrière ton écran, pour W.W la vie parait facile, quelques petits tours sur soi même et c’est réglé. J’ai franchement essayé, faut plus que faire des tours, faut carrément plonger à l’intérieur de soi pour y voir clair.

A l’adolescence, douloureux Corps à Corps avec les dictâtes de la beauté. C’est là que commence le difficile rapport de la femme avec ses courbes, qu’on prend conscience de ses charmes à se faire des clins d’oeil dans le miroir. C’est la période où le regard des autres prend un peu beaucoup d’importance.  J’en ai fait l’expérience et je le constate aujourd’hui encore avec nos deux adolescentes. J’ai le souvenir au collège, des filles qui se regardent dans les vestiaires et qui se trouvent trop grosses alors que vu de ta fenêtre, elles ont une silhouette de rêve. C’est pourtant loin, mais photographique, comme si cet instant T avait éveillé des questions sur l’image que je renvoyais. Faute d’un monstre de confiance en toi, le doute s’insinue comme un souffle dans la brèche qui vient de s’ouvrir.  T’as peut être quelques kilos qui trainent, rien de méchant, mais dans ton esprit se creuse le sillon de la recherche de la perfection. J’avoue j’ai fait la bêtise, j’ai glissé sur la pente bien savonneuse de l’anorexie. Quel enchantement cette maitrise sur le corps et quelle galère aussi! J’ai lutté avec la balance jusqu’à -10kg. Il a fallu que je souffre d’aménorrhée (absence de règles) pour que je finisse devant une gynéco qui me menace de l’hôpital si je ne me ressaisissais pas de ce pas. Je n’étais pas assez extrémiste pour descendre plus bas, j’ai remonté la pente. Il m’a fallu cette bonne vraie crise (désolée les parents!) pour me foutre la paix, le curseur de mon bien être est en moi, basta, et étrangement je suis aujourd’hui plus menue qu’avant. C’est le saint Graal de la plus part des femmes, s’accepter. J’en croise et j’en ai croisé des femmes en peine avec leurs rondeurs, d’autres avec leur maigreur et je constate avec stupeur que ce phénomène est transgénérationnel. Que de batailles…Fichtre! Allons nous donc un jour nous foutre la paix, nous défaire du lourd regard de la société qui tire les ficelles, qui impose les canons de la beauté féminine, et enfin se trouver bien dans notre peau?

Pantin un peu, beaucoup, passionnément, à la folie…plus du tout. Rentrer dans le moule, être sage, ne pas déborder, rester sur les rails, ne pas faire de vague, ne pas sortir du cadre, répondre aux attentes, être studieuse, gagner sa vie, devenir autonome, se taire, faire le dos rond, ronger son frein, arrondir les angles….ça vous parle? J’ai fait tout cela très bien, genre experte, miss perfection, peut être un peu extrémiste pour le coup. J’ai eu un temps le syndrome de la goutte d’eau, vous savez celle qui n’a pas le droit de trainer au bord de l’évier. Puis plus tu avances en âge, plus tu regardes ton parcours, plus tu as le privilège de comprendre qu’il n’y a pas de mal à lâcher prise, couper des ficelles celles qui te dictent de tout maîtriser, y aurait même que du bon. Tout ça parce qu’à l’origine tu crois, que « jouer » la fille parfaite est valorisant et gage d’amour….erreur. Parce qu’il y a du jeu la dedans n’est ce pas? On est toutes un peu formatées, on se sent toutes l’obligation de quelque chose…j’ai parfois plaisir à dire et ça me donne de l’énergie sans doute, que je fais ma wonder woman, nétwayé, baléyé, astiké, etc. Au fil du temps j’ai gagné de grandes victoires sur moi même, j’ai lâché du leste, j’ai appris à être plus indulgente avec mon désir de perfection, j’ai même arrêté de repasser et la vie ne s’est pas arrêtée, on n’y voit que du feu et je gagne du temps!. J’avoue que mon vrai luxe, mes plus grandes vacances, c’est de ne plus avoir de pendule dans la tête, de me sentir libre de mon temps. Parce que tant que tu es la tête dans le guidon à gérer le quotidien, tu peux pas prendre le recul nécessaire, tu es comme happée dans une spirale, tu manques d’échappatoires et d’air pour respirer. Alors j’ai appris et j’apprends encore, que savoir dire « non » quand on le ressent du fond de ses tripes, c’est un cadeau que tu fais à l’autre et à toi même, parce qu’il a infiniment plus de valeur qu’un « oui » à contre coeur, ou qu’un non dit,  qui va venir se mettre sur le haut de la pile des dossiers non classés digérés. J’apprends à déculpabiliser et à ne pas céder à une certaine pression, comme quoi la gestion de la maison c’est mon job. On peut passer un petit dej sans une brique de lait, c’est pas grave, j’ai oublié le pain? et alors…. Vouloir épouser le moule à tout prix pour régaler tout le monde est une belle erreur, tu en es la première victime. Ce qui ne veut pas dire pas de compromis, c’est juste apprendre à s’affirmer sans se (re)nier, exprimer honnêtement le fond de sa pensée, avoir suffisamment confiance en soi, pour ne pas craindre le jugement dernier. Tu peux laisser certains jours ton costume de femme parfaite au placard, la terre ne va pas s’arrêter de tourner.

Non seulement, il est déjà difficile de se défaire de ses peaux mais en plus certains tiennent absolument à vous mettre des étiquettes sur le dos! Par pitié pas d’étiquette! Pas la peine d’essayer de me coller dans une case je n’aime pas qu’on m’enferme…ce doit être là mon côté sauvage. Nous sommes tout et un. C’est trop réducteur l’étiquette, c’est limitant. Même dans la vie professionnelle, il faut se mettre dans une case, j’ai rarement réussi, rien de tel qu’un titre super générique à fonctions multiples. Ce qui me plait c’est la diversité, c’est là que je trouve la vie belle dans toutes ses facettes colorées, je veux vivre en mode kaléidoscope. D’ailleurs le plus beau compliment qu’on m’ait jamais fait sur mon parcours de femme active, c’est d’avoir apporté une couleur à l’entreprise. Exactement, je veux dessiner des arcs en ciel dans l’atmosphère, inconsciemment c’est peut être pour cela que j’ai fini par tomber dans les pots de peinture.

D’ailleurs il faut parfois aller loin dans ses faux pas, loin dans ses combats pour finir par comprendre comment tomber l’armure et être au plus juste avec soi même. Quitter l’autre pour pouvoir se retrouver, pour sauver sa peau, comme un élan vitale, de peur que la flamme en soi ne s’éteigne à force de l’étouffer à l’intérieur. C’est difficile une séparation, ça demande le courage de regarder les choses et l’autre dans le fond des yeux, d’être honnête avec soi même, ne pas se voiler la face. Tu as beau mettre le pour et le contre dans la balance, déchirée entre le mal que tu vas faire et renoncer à une part de toi même, il y a une voix au fond de toi qui sait en regardant ton enfant, aussi petit soit il, que tu auras beaucoup plus à lui offrir si tu fais le choix de partir. Je ne suis pas une mère avant tout, je suis la combinaison d’un tout. Je ne suis pas femme de renoncement, et je souhaite vivre chaque heure à sa plus juste valeur (parce que je l’ai bien appéhendée). J’ai eu cent fois tord de ne pas savoir dire, d’avoir ravalé ma salive, d’avoir encaissé des situations absurdes et qui me laissaient bouche bée, ce jusqu’à en être capable d’absorption. Quand on a atteint ses limites, et qu’on sent qu’on est au point de non retour, qu’il n’y a pas de marche arrière possible, lorsque tous les appels au secours ne trouvent pas d’écho, la solution est de se délester de ce poids qui t’empêche d’avancer. J’ai pris le risque, mais je ne l’ai jamais envisagé comme tel, car je sais que j’ai été mille fois plus généreuse envers la vie que si j’étais restée à subir une situation qui ne me convenait plus, j’avais plus de force, de courage, d’énergie pour affronter toutes les péripéties, j’avais retrouvé mon oxygène, ma légèreté. Cette période mère-fille s’apparente au bonheur….et c’était le bonheur assurément, parce que j’avais renoué avec une certaine intégrité, dépouillée de tous ces faux semblants, c’était là toute ma richesse, revenir à qui je suis profondément.

La routine, sacrée maline qui tente de vous endormir. Vous connaissez certainement le fameux refrain « métro boulot dodo ». J’ai souvent eu le sentiment d’avancer telle une machine, ta vie réglée comme du papier musique, t’enchaîne les gestes les uns après les autres, les obligations les unes après les autres,  et après je ne m’étonne qu’à moitié que ma fille me dise « je veux pas grandir, c’est pas drôle, faut avoir une maison, travailler et payer des impôts! ». C’est vrai que du haut de ses 10 ans, on ne doit pas renvoyer une image hyper fun nous les grands, on court pour subvenir à nos besoins desquels nous sommes un peu pris au piège.  Tellement pris au piège parfois que le corps te crie avec des maux : » tu roules à contre sens, tu vas finir par te prendre un mur! »…tant tu refoules tes envies profondes que tu ne connais même pas d’ailleurs. Ton corps te parle et tu t’entêtes à ne pas vouloir l’écouter alors que c’est un merveilleux allié. Ce n’est pas si simple me direz-vous, c’est difficile de prendre la prochaine sortie, partir à l’aventure, en terre inconnue (j’adore cette émission), se dire je quitte la route un temps ou pour faire autre chose. Fatalement la peur vient se nicher dans le creux du ventre, tu crains de quitter le navire, c’est comme sauter dans le vide parce que ton salaire représente une telle sécurité. Souvent pour la femme il y a aussi la question de dépendance, qu’est ce que je me suis fait des noeuds avec ça!  Après moult réflexions, puis avoir dansé le tango avec mes hésitations, je l’ai fait me lancer à mon compte, accouchement difficile et douloureux que cette prise de décision. Finalement la vie m’a fait ce cadeau, parce que j’ai un mari sur qui je peux me reposer (la veinarde!) et je me suis rendue compte que je pouvais lâcher, je n’allais pas nécessairement tomber.  Moins tu triches avec toi même, plus tu avances en confiance et plus l’existence te sert du beau sur un plateau. Expérience entrepreneuriale écourtée pour venir vivre à San Francisco…pour le coup suis un vrai électron libre pour la première fois de ma vie.

Cette nouvelle liberté arrive encore comme une cerise sur le gâteau, puisqu’elle me permet de renouer avec les mots et de suivre mon instinct.

Oui nous sommes instinctives, on a juste oublié, abasourdies que nous sommes par le ronron du quotidien, nous ne prêtons que peu d’attention à ce sens animal salvateur qui nous épargnerait bien des erreurs. Je peux dire en regardant dans le rétroviseur, que j’ai souvent su quand je faisais fausse route mais je me suis entêtée à ne pas vouloir m’écouter, menottées que j’étais par mes peurs. C’est sans doute qu’il fallait que j’apprenne par moi même à me défaire de mes chaînes. Je me plais à croire que c’est votre instinct qui vous a mené sur cette page, parce que vous ressentez certainement au fond de vous ce besoin de renouer avec votre part de vérité.

Dites moi, faites vous confiance à l’animal qui est en vous?

Source:

Je remercie infiniment Cristina Ré (et ses filles)  de suivre pleinement son instinct pour composer ses photographies qui sont venues merveilleusement illustrer mes propos.

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2 réactions au sujet de « La Mue »

  1. Maud, je lis ton blog depuis quelques temps, en toute discretion. Mais ce soir, j’avais juste envie de te dire merci pour ce texte très bien écrit et dans lequel je me retrouve par ci par là…
    Je ne l’ai pas encore senti cet animal qui est en moi !
    On pense souvent à vous ; Lucas et Victor parlaient de Zoé il y a quelques jours encore.
    Je vous embrasse. Hélène

    1. Je te remercie infiniment Hélène, tes mots arrivent comme un cadeau. J’essaie sincèrement de partager mon chemin qui je pense, comme tu le dis si bien, peut trouver écho en chacun de vous, et pourra peut être modestement ouvrir une porte, décomplexer, apaiser. Ce qui n’empêche pas les doutes d’être au bord de la route, au moment où je vous fais ce partage, quant à sa capacité à résonner. Merci pour ce doux rayon de soleil. Bises à vous 4

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